L’homme qui valait 38 millions de dollars

Le Texas. Sa superficie (1,3 fois la France). Ses champs de pétrole. Son économie florissante, la deuxième des Etats-Unis après la Californie. Ses 28 millions d’habitants. Ses ranches. Ses plaines infinies et ses déserts arides typiques de paysages de westerns. Ses équipes sportives bien connues comme les Cowboys en NFL ou les San Antonio Spurs en NBA, l’ex-club de Tony Parker. Ses agglomérations géantes que sont Dallas et Houston, respectivement 4e et 5e du pays après New York, Los Angeles et Chicago. Son esprit indépendant. Sa conviction d’être un Etat à part, marqué par une histoire riche et multiculturelle. Ses 30% d’habitants qui parlent espagnol à la maison (9% dans les années 1980). Son conservatisme religieux. Sa pratique régulière de la peine de mort.  Son goût pour les politiciens “virils” et les armes. Un Etat qui n’a envoyé que des Républicains au Sénat depuis 1994 et qui n’a plus voté que pour des candidats du GOP aux élections présidentielles depuis 1980.

Et pourtant… et pourtant, dans le plus grand, le plus puissant et le plus influent des Red States, c’est bien un candidat démocrate qui a émergé dans la course pour le siège de sénateur. Au point que cette élection sera sans doute la plus suivie au niveau national. Son nom : Robert O’Rourke, dit Beto O’Rourke.

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(Ted Cruz, Beto O’Rourke, New York Post)

Certes, la médiatisation de cette élection est en partie liée à la personnalité du sortant, candidat à sa propre succession, le célèbre Ted Cruz. Principal opposant à Trump pendant la primaire de 2016 (qui le moquait alors en l’appelant “Lyin’ Ted” pour “Ted le menteur”), Cruz est une sorte de caricature du politicien républicain texan : ultraconservateur, partisan d’un Etat minimal, favorable à la peine de mort et opposé à l’avortement (sauf exceptions…), agressif et intransigeant dans ses propos, au point que même ses collègues sénateurs de son propre parti le jugent détestable. Un élu républicain le décrit comme “Lucifer en chair et en os” ! Mais le Texas est à part…

Disposant d’une bonne base électorale, la réélection de Cruz aurait dû être un non-sujet. Tous les sondages confirment d’ailleurs qu’il est toujours en tête dans les intentions de vote. Mais, contre toute attente, le scrutin pourrait être beaucoup plus serré que prévu initialement. Car O’Rourke fait une campagne à la fois remarquée et différenciante. Une campagne qui préfigure l’avenir du parti Démocrate.

Celui qu’on surnomme déjà “l’Obama blanc” est âgé de 46 ans. Elu une première fois en 2012 à la Chambre des Représentants, réélu facilement en 2014 et 2016, il s’est jeté dans une compétition a priori impossible. Au bout de trois mois de campagne, O’Rourke a pourtant bien réussi à menacer Cruz, tout en devenant une personnalité nationalement connue.

Issu d’une famille irlando-américaine, ce catholique diplômé de Columbia, passé par le monde des start-ups new yorkaises, est revenu s’installé dans sa ville natale d’El Paso à la frontière mexicaine, où il s’est lancé en politique. D’abord au niveau local, puis au niveau de l’Etat. Ancien guitariste de rock, pratiquant toujours le skateboard (il entre parfois en meeting sur sa planche), il fut arrêté dans sa jeunesse pour conduite en état d’ivresse, sans toutefois avoir été condamné. Affichant une cool attitude permanente, charismatique, utilisant abondamment les réseaux sociaux pour diffuser ses idées mais aussi se mettre en scène, il séduit de nombreux Texans, et même au-delà.

Il vient surtout de battre en record pour une campagne locale, en levant en trois mois… 38 millions de dollars, avec plus de 800.000 donateurs (en refusant les dons d’entreprises ou des groupes de soutiens politiques) ! Jamais une telle collecte n’avait été réalisée dans un temps aussi court. Ce record, il le doit notamment à sa campagne de terrain puisqu’il a visité les 254 comtés de cet immense Etat !

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(Beto O’Rourke, Dallas Morning News)

Porteur d’un projet qualifié de “liberal” (progressiste) par ses adversaires, mais généralement plutôt considéré comme un modéré, O’Rourke a axé sa campagne sur la recherche d’un consensus et de mesures transpartisanes. Sur le plan économique, il se dit opposé aux monopoles qui freinent l’innovation et favorable à la concurrence ainsi qu’à la protection des consommateurs. Affirmant vouloir aider les personnes sans-emploi à se former pour retrouver un job, il défend le libre-échange et combat le protectionnisme de Trump qu’il juge contraire aux intérêts économiques des agriculteurs et industriels texans.

Sur le plan sociétal, son positionnement est plus classique pour un Démocrate : il souhaite combattre le réchauffement climatique, renforcer le soutien fédéral aux plus modestes  pour leur faciliter l’accès à l’éducation, défendre le droit à l’avortement et le mariage pour tous qu’il considère comme un droit fondamental. Il se dit également favorable à l’interdiction des armes automatiques et au renforcement du contrôle des acheteurs. Opposé à la politique d’immigration de l’administration Trump et très critique à l’encontre du langage tenu par le président, il soutient un système de santé universelle, la consolidation de l’Obamacare ainsi que l’expansion du système Medicaid. Il est également un ardent défenseur de la dépénalisation du cannabis et a participé à l’écriture d’un livre consacré aux trafics de drogue entre le Mexique et les Etats-Unis.

Mais ce qui a révélé Beto O’Rourke à l’ensemble de l’Amérique, c’est le ton de sa campagne. Un ton qui va à l’encontre de celui utilisé par la plupart des autres politiciens. Plutôt que de se montrer ultra-agressif et clivant, il préfère en effet mettre en avant le caractère pragmatique de son programme. Il se montre respectueux des électeurs qui ne pensent pas comme lui et tient des propos généralement plutôt bienveillants, phénomène assez inhabituel en politique américaine. A une femme qui l’accusa en plein meeting d’être “favorable à l’avortement”, il lui répondit calmement qu’il était surtout favorable “à ce que les femmes puissent avoir le choix”.

Plus spectaculaire et plus représentative encore fut sa réponse qui a fait le tour du monde et qui est devenue virale en quelques heures (plusieurs millions de vues). O’Rourke répond avec beaucoup d’émotion et de façon très structurée en plein meeting à une question posée par un participant. Croit-il, comme le soutiennent beaucoup de Républicains et Trump lui-même, que les joueurs de NFL qui s’agenouillent pendant l’hymne national pour protester contre les violences policières à l’encontre des jeunes Noirs soient “anti-Américains” ? Son discours est indéniablement très fort, comme le montre la vidéo ci-dessous :

 

Convocation de l’histoire, respect de la position d’autrui, charisme évident, O’Rourke est capable de faire lever une foule. Pour autant, je l’ai rappelé, il demeure distancé par Cruz dans son Etat et ses chances de victoire demeurent assez minces. A moins qu’il ne retourne la situation dans le prochain débat télévisé de ce soir.

Quoi qu’il arrive, sauf s’il essuie une défaite cuisante, O’Rourke aura marqué la campagne des Midterms de 2018. Je parierai bien sur son avenir au niveau national. Peut-être en 2020 à la Convention Démocrate. Un peu à la façon d’un Obama surgi lors de la Convention de 2004 avec un discours qui constitua la première marche vers la Maison Blanche.

A suivre…

AKM, 16 octobre 2018

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