Le juste édito du Dallas Morning News (traduit en français)

Cette campagne des Midterms réservent des surprises assez incroyables. Des surprises qui montrent que la politique américaine est vraiment en plein émoi. Dans un pays de plus en plus clivé, de plus en plus divisé, de plus en plus tendu, les médias ont sans doute un rôle à jouer pour tenter d’informer mais aussi de modérer (un peu) les électeurs alors que les esprits s’échauffent un peu partout. La tuerie de la synagogue de Pittsburgh ce samedi en est une épouvantable et tragique illustration.

C’est ce climat qui explique sans doute le soutien officiel que les deux grands quotidiens du Texas, le Houston Chronicle et le Dallas Morning News, viennent d’apporter  au candidat Démocrate, Beto O’Rourke, dans l’élection sénatoriale les plus médiatisée du pays.

Moins connus à l’étranger et moins réputés que le New York Times ou le Washington Post, ces deux quotidiens sont pourtant de véritables références au Texas. Leurs journalistes sont régulièrement nominés pour le prix Pulitzer. Le Houston Chronicle tire à 360.000 exemplaires pour le quotidien, l’édition dominicale tirant elle à plus d’un million d’exemplaires. Le Dallas Morning News est quant à lui édité chaque jour à plus de 200.000 exemplaires.

Dans le plus grand et le plus puissant des Etats républicains, tant le Chronicle que le Morning News appellent presque systématiquement à voter pour le candidat du GOP. Le Chronicle n’a jamais soutenu un candidat Démocrate entre Lyndon Johnson (qui était, rappelons-le, texan) en 1964 et Barack Obama en 2008 ! 44 ans ! Encore faut-il souligner que 4 ans plus tard, en 2012, il préféra soutenir Mitt Romney plutôt qu’Obama pour son deuxième mandat.

Il est en de même pour le quotidien de Dallas. Généralement favorable aux Républicains, le Morning News appela par défaut à voter pour Hillary Clinton plutôt que pour Trump, considéré comme “insuffisamment qualifié pour devenir président”. Mais pour le reste, le journal n’avait jamais soutenu de Démocrates depuis, là encore, Lyndon Johnson.

C’est dire si les voir cette semaine soutenir O’Rourke plutôt que le sortant Ted Cruz, pourtant leur candidat en 2012, nous dit quelque chose sur le climat politique américain actuel.

Le Houston Chronicle justifie son choix en ayant des mots très durs à l’encontre de Cruz, coupable aux yeux du journal d’avoir “montré très peu d’intérêt pour répondre aux besoin de ses compatriotes texans pendant les 6 ans de son mandat”, trop occupé à se préparer à la campagne présidentielle de 2016. Avec ironie, le Chronicle souligne qu’en réalité, il ne pense qu’à la présidence depuis sa nomination en tant que délégué de classe à l’âge de 15 ans !  Le journal lui reproche également de ne pas avoir voté en faveur de soutien fédéral aux victimes de l’ouragan Harvey qui a frappé la plus grande métropole de l’Etat en août 2017. En somme, le quotidien de Houston vote plus contre Cruz que pour O’Rourke.

L’édito du Dallas Morning News est lui beaucoup plus intéressant car le portrait de l’Amérique d’aujourd’hui et l’explication du choix du journal sonnent juste pour tous ceux (dont l’auteur de ces lignes) qui ne se reconnaissent ni dans l’épouvantable présidence actuelle, ni dans la radicalité de certains opposants. Que l’on soit Républicain ou Démocrate, indépendamment de ses propres convictions, il est possible de faire preuve de bienveillance, de rechercher des compromis et des solutions de bon sens, de ne pas “éructer” sur ses adversaires, de conserver un ton positif et valorisant, de préférer l’union à la division. C’est un message dans ce sens qu’envoie le quotidien de Dallas. J’ai tenu à le traduire intégralement pour les lecteurs francophones. Bonne lecture !

NOUS APPELONS A VOTER POUR BETO O’ROURKE POUR LE SENAT

Lorsqu’au cours de son histoire, un peuple devient à ce point divisé qu’il ne parvient plus à tenir un discours politique sensé ou même, à simplement rester courtois, il est grandement temps de prendre des décisions importantes.

En observant la campagne pour le siège de Sénateur du Texas, nous avons le sentiment que ce pays est au bord du précipice. Savoir si nous allons plonger dans le vide dépend de notre capacité à répondre à cette question : pouvons-nous mettre nos différences politiques de côté, même pour un moment, et nous mettre d’accord pour nous respecter les uns les autres au bénéfice de notre grande nation, en reconnaissant l’humanité de chaque personne ?

Nous avons déjà traversé des moments politiques qui nous ont divisé, et nous savons que ces moments ne trouvent leur issue que lorsque des leaders émergent en faisant preuve d’humanité, même quand ils sont engagés dans des débats politiques féroces. On méconnaît trop souvent cette histoire, mais ce fut par exemple le cas en 1980, lorsque le Président Ronald Reagan et le Président de la chambre des Représentants, Tip O’Neill, travaillaient ensemble. Même lorsqu’ils se combattaient l’un l’autre sur des sujets difficiles, ils n’oubliaient jamais l’amitié qui les liait.

Pour cette raison plus que pour toute autre, nous apportons notre soutien à Beto O’Rourke dans l’élection sénatoriale. Le sujet central qui concerne ce pays est le type de leadership qu’il nous faut, et sur ce sujet, nous pensons que le style d’O’Rourke est celui dont l’Amérique a désormais besoin. Ce style, à la fois inclusif et porteur d’espoir, qui accompagne la volonté d’O’Rourke de commencer par chercher les principes communs et de travailler pour trouver des solutions, nous paraît plus important que les différences que nous avons avec lui en matière de politique. Le leadership est plus important que la politique, et savoir si nous serons capables de relever les principaux défis devant nous dépend dorénavant davantage de notre capacité à trouver des points d’accord.

Dans ce point de vue, O’Rourke est le meilleur des deux candidats. Dans la façon de conduire sa campagne, il a démontré une aptitude à respecter chaque personne et une humilité qui lui permettra de travailler avec ceux qui ont d’autres opinions que les siennes. Nous croyons qu’O’Rourke a raison d’appeler au retour dans l’Accord de Paris sur le climat, de souligner l’énorme potentiel du Texas en matière d’énergies renouvelables, et de demander un renforcement du contrôle sur la vente d’armes. Il a également raison de rejeter l’appel à construire le mur à la frontière mexicaine et de souhaiter une réforme équilibrée et juste en matière d’immigration.

En comparaison, à travers ses actes à Washington et sa rhétorique de l’Iowa au New Hampshire et au-delà, le candidat sortant Ted Cruz a montré qu’il était un personnage très clivant en politique. Lincoln, faisant référence à l’Evangile de Marc, nous a alertés sur le fait qu’une maison divisée contre elle-même ne pouvait survivre. Et nous croyons qu’à l’heure actuelle, nous ne pouvons pas nous permettre de continuer comme nous le faisons.

Ceci ne veut pas dire que nous sommes en désaccord avec certaines positions de Cruz, bien au contraire. Sur le plan économique, par exemple, nous avons soutenu les réductions d’impôts mises en oeuvre par le président et votées par Cruz. Et nous sommes à ses côtés quand il cherche à supprimer les réglementations fédérales qui freinent la création de jobs. Supprimer les freins à l’emploi et à la prospérité est en soi un acte de compassion.

Nous avons également été très émus par Cruz quand ils nous a parlé de sa rencontre avec les étudiants du lycée de Santa Fe après la tuerie qui s’y est déroulée [10 personnes ont trouvé la mort dans un lycée du Texas en mai dernier]. Dans ses remarques, il a fourni une liste d’idées pour éviter ce type de tragédies (…). Il soutient également des dissidents politiques qui se sont engagés dans la défense de la liberté, un soutien que nous partageons au moment même où ils nous faut trouver des principes pour refonder la politique étrangère américaine qui nous permettra de rallier autrui à notre cause.

Mais il y aussi des principes que nous souhaiterions réaffirmer en politique intérieure, à commencer par la construction de ponts entre les deux partis. Avant qu’il ne se lance dans sa campagne contre Cruz, O’Rourke était surtout connu (en dehors de sa circonscription d’El Paso) pour ses déplacements à travers le Texas et jusqu’à Washington en compagnie d’un autre membre du Congrès, le Républicain Will Hurd. Les deux avaient des opinions bien différentes, mais leur camaraderie et leur volonté de trouver des compromis ont constitué une antidote contre le poison politique qui traverse la capitale.

O’Rourke a largement fondé l’esprit de sa campagne sur ce principe, avec toutefois quelques exceptions notables. Comme lorsqu’il a indiqué qu’il voterait en faveur d’un impeachment du président, l’un de sujets qui seraient probablement les plus clivants politiquement. A la fin de sa campagne, il s’est aussi écarté de ses principes en répétant l’insulte que Trump utilisait autrefois à propos de Cruz [Lyin’ Ted ou  Ted le Menteur). Ce sont des ratés de campagne.

Il ne faut pas croire que O’Rourke soit un Démocrate conservateur (modéré). Ses prises de position en matière d’impôts, d’immigration, de justice, de réglementations fédérales et de santé sont beaucoup trop à gauche par rapport à ce que beaucoup d’électeurs de l’Etat souhaiteraient. Mais il en train de déjouer tous les pronostics dans un Etat où un Démocrate n’a pas gagné d’élections au niveau de l’Etat depuis des décennies. Les dollars qu’il a levés et le nombre de supporters qu’il a su réunir constituent une preuve de l’attirance de cet Etat et du pays pour une campagne fondée sur la volonté d’unir les différentes commnunautés.

Dans ces temps si troublés que nous vivons actuellement, nous pensons que le style et le leaderhips deviennent le principal critère pour apprécier les candidats. Pour cette raison, nous mettons une pièce sur Beto [jeu de mot “placing a bet on Beto”]“.

AKM, 28 octobre 2018

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