En quelques jours, la campagne américaine a pris un nouveau tournant. Un détraqué de Floride supporter de Trump envoie 12 bombes artisanales à des personnalités démocrates, dont deux anciens présidents et un vice-président. Un meurtrier tue froidement deux Noirs, dont un grand-père devant son petit-fils de 12 ans, dans un magasin du Kentucky après avoir tenté de pénétrer dans une église afro-américaine. Un terroriste white supremacist tue 11 personnes dans une synagogue parce qu’il considérait les Juifs comme Satan.
L’Amérique va mal et les politiques ne font rien pour calmer le jeu. Bien au contraire ! Dans un temps qui réclamerait une forme d’unité nationale, le fait de constater la profondeur des divisions ajoute à la tristesse ressentie par tous les Américains de bonne volonté devant une succession de tragédies qui nous concernent tous et qui exigerait du recueillement, voire d’introspection. L’instrumentalisation politique d’événements qui suscitent l’émotion d’une nation n’est malheureusement pas nouvelle. Ce qui l’est plus, c’est de voir que même quand des figures médiatiques se trompent, elles sont incapables de le reconnaître.
C’est notamment le cas avec les “excités du Trumpisme” sur l’affaire des bombes artisanales à destination d’Obama, des Clinton, de Biden, de CNN, de Soros et de quelques autres cibles du président des Etats-Unis. Dans un premier temps, avant que le suspect ne soit identifié et interpellé, tous y sont allés de leur couplet à peu près identique, tant sur les réseaux sociaux que sur les chaînes d’info et notamment la Fox. Leur thèse, osée : il ne peut s’agit que d’un complot monté par les Démocrates de façon à fragiliser les Républicains à quelques jours des Midterms et à détourner l’attention des médias de cette caravane de migrants honduriens (tellement effrayante que certains Américains craignent visiblement une invasion d’aliens…).
Mais le plus regrettable, voire déprimant, c’est que même APRES l’identification du suspect, Cesar Sayoc, et l’accumulation de preuves, les mêmes “excités” ont refusé d’admettre le caractère erroné de leur thèse. Sayoc, un Républicain résidant en Floride, aux antécédents judicaires nombreux, n’était pas un dangereux et machiavélique progressiste de gauche comme ils l’affirmaient mais un simple d’esprit totalement dévoué à Trump. Sayoc déclarait d’ailleurs régulièrement dans un anglais approximatif sur les réseaux sociaux, sa haine des noirs, des gays, des Juifs, de CNN, d’Obama (“un terroriste musulman qui a du sang sur les mains et qui doit être exécuté“) et de tous les Démocrates.
Sa camionnette, saisie depuis par les enquêteurs, laisse assez peu de doute quant à ses opinions politiques et ses ennemis…
Malgré ces évidences, et en attendant bien sûr la confirmation de la culpabilité de Sayoc, les soutiens de Trump ont pourtant continué d’adopter des postures navrantes. Car plutôt que de reconnaître l’inanité de leur position initiale, ils ont maintenu leurs propos, ont choisi l’ironie ou préféré le silence.
Quelques illustrations.
Dinesh D’Souza, analyste politique indo-américain et figure du néoconservatisme, auteur du fameux “les Démocrates sont les vrais racistes”, a initialement mis en cause la réalité des bombes (“fake mail bombs”). Pour lui, il s’agissait d’un complot, ce que montrait l’absence de compostage du timbre sur l’un des paquets. Il y était même allé d’un trait d’humour plus que douteux avec un tweet reprenant un dessin de Snoopy: la preuve qu’il s’agit de bombes démocrates ? “Aucune d’entre elle n’a fonctionné !”

A la suite des révélations sur Sayoc, D’Souza est d’abord resté silencieux avant de finir par retweeter un autre supporter de Trump, supporter affirmant que le suspect était en réalité Démocrate depuis longtemps et qu’il n’avait que récémment changé de parti, en couvrant son véhicule de stickers… Façon implicite de décrédibiliser la thèse du militant républicain manipulé et influencé par Trump.
Ann Coulter, polémiste et conférencière de l’utra-droite bien connue aux Etats-Unis, avait également fait preuve de beaucoup de témérité dans ses propos. Celle qui défend l’invasion du Mexique pour juguler l’immigration, avait immédiatement mis en cause les Démocrates, puisque, selon elle, la tactique des gens de gauche repose justement sur l’envoi de bombes.
Lorsque l’arrestation de Sayoc a été confirmée, Coulter est d’abord restée silencieuse mais elle a fini par saisir l’opportunité de souligner que comme Sayoc serait d’origine philippine, c’est bien la preuve que l’immigration est dangereuse et qu’il faut restreindre fortement les quotas. Retomber sur ses pieds quoi qu’il arrive…
Lou Dobbs, le journaliste économique préféré de Trump (Fox Business !) avait lui aussi questionné la réalité des bombes, écrivant deux tweets sur le sujet, dont un “Fake News – Fake Bomb, suivi d’un “mais à qui profite ce truquage ?”. Dobbs a fini par retirer ses deux tweets. Mais aucune excuse, ni mea culpa…
Plus ridicule encore, Candace Owens, la nouvelle star des conservateurs américains. Cette polémiste afro-américaine, fervente supportrice de Trump, avait dans un premier temps écrit qu’il y avait “0% de chance que les paquets suspects aient été envoyées par des gens de droite” puis avait ajouté : “des caravanes, des fausses bombes, les gauchistes ne savent plus quoi inventer avant les Midterms”. Owens a en parallèle déclaré à la télevision que “toute cette violence était une tactique gauchiste” et que l’on finirait par découvrir “que tout a été “organisé par la gauche”. Depuis l’arrestation de Sayoc… silence sur le sujet !
Enfin l’ineffable Rush Limbaugh. Cet animateur radio ultraconservateur, dont le talk show est le plus écouté des Etats-Unis, pensait lui aussi que les Démocrates était derrière la supercherie. Mais une fois le suspect placé en garde en vue, Limbaugh, plutôt que de reconnaître son erreur, a préféré s’attarder sur la fameuse camionnette.
Comment est-il possible qu’un tel van ait pu rouler avec tous ces stickers, s’interroge-t-il ? Avec tous les Democrates qui haïssent Trump en Floride, le van aurait dû recevoir des tomates, des oeufs pourris, etc. Certains auraient pu peindre des croix gammées dessus. Et avec la chaleur de Floride, les stickers auraient dû se décoller depuis longtemps. Rien de tout cela ne s’étant produit, ne serait-ce pas la preuve que la “décoration” est récente ? Sans aller à continuer de prétendre explicitement qu’il s’agit d’un coup monté des adversaires du président, Limbaugh laisse bien entendre qu’il pourrait y avoir une manipulation.
En somme, les Trumpiens les plus fervents, après avoir désigné les Démocrates ou même nié la réalité des bombes, refusent d’admettre ce qui apparaît comme une évidence : lorsque l’on excite une foule, on ne peut jamais exclure qu’un partisan mentalement instable ne fasse pas la part des choses et prennent au mot ce qu’un leader politique annonce. Qu’il traduise la violence verbale par de la violence physique.
C’est en cela que l’évolution de la politique américaine est effrayante. Car D’Souza, Coulter, Dobbs ou Limbaugh sont des personnalités qui comptent des millions de followers sur les réseaux sociaux et qui ont une audience médiatique de premier plan. Que vont devenir les Etats-Unis et plus généralement, l’Occident, si ceux qui communiquent n’ont plus aucun sens autocritique ? S’ils se montrent incapables du moindre consensus, du moindre compromis, de la moindre compassion ? S’ils ne reconnaissent jamais leurs erreurs ? S’ils continuent à pilonner leurs adversaires en toute circonstance ? S’ils les rendent responsables de tous les maux de l’Amérique ?
Trump lui-même n’est au fond que la manifestation d’une radicalisation qui a commencé au début des années 2000. Mais il porte indéniablement une part de responsabilité dans cette culture de l’insulte et du complot. En témoigne justement son tweet du 26 octobre au sujet des bombes (avant l’arrestation de Sayoc) :

Traduction : “les Républicains sont en train de progresser dans les premiers votes et dans les sondages, et maintenant ce truc des “bombes” se produit, et le momentum se ralentit fortement. Des informations qui ne parlent pas de politique. Ce qui se passe est vraiment regrettable. Allez les Républicains, sortez de chez vous et allez voter“.
Bien triste. Vraiment triste.
AKM, 28 octobre 2018
