Un commentaire récurrent fut entendu dès le lendemain des midterms, tant aux Etats-Unis qu’en Europe : ça y est ! La campagne pour l’élection présidentielle de 2020 a commencé ! Mais avec quels candidats ?
Chez les Républicains, Trump est évidemment le candidat naturel
Du côté Républicain, la réponse est assez simple. Ce sera Donald Trump (sauf impossibilité physique ou politique). Les élections du 6 novembre ont eu une conséquence favorable pour lui. Même si les Républicains ont finalement perdu le Nevada et l’Arizona au Sénat, ils sont regagné le Dakota du Nord, le Missouri et l’Indiana (en attendant le résultat définitif en Floride). Malgré la victoire des Démocrates à la Chambre des Représentants mais aussi à nombreux postes de gouverneur, y compris dans les trois Etats qui ont fait basculer l’élection de 2016 (Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin), Trump a réussi à éviter l’humiliation. Mieux, il a sans doute pris pour de bon le contrôle du parti Républicain en faisant une campagne active pour soutenir plusieurs candidats.
Les opposants au sein de sa famille politique sont réduits au silence pour deux ans. Certes, John Kasich, actuel gouverneur de l’Ohio, et candidat malheureux à la primaire du GOP en 2016 (un seul Etat gagné, le sien), dit ne pas écarter une nouvelle candidature. Mais son image de modéré n’est pas un avantage dans l’Amérique d’aujourd’hui. Celui que certains conservateurs surnomment “l’idiot utile” ou “le Républicain pour ceux qui n’aiment pas les Républicains”, n’a quasiment aucune chance, surtout face au bulldozer de la Maison Blanche, candidat naturel à un deuxième mandat.
D’autres évoquent aussi le nom de Ben Sasse, le Sénateur du Nebraska, et virulent anti-Trump depuis le début. Sasse, âgé de 46 ans, diplômé d’Harvard et de Yale, est indiscutablement un talent pour le GOP, surtout que ses positions plutôt conservatrices le rendent légitime aux yeux de nombreux soutiens de son parti. Si Trump était en difficulté d’ici l’année prochaine (improbable), sa candidature serait sans doute invoquée. Mais 2020, c’est demain. Et Sasse n’a pas intérêt à se “griller” trop vite.
Il est également possible que Jeff Flake, Sénateur sortant d’Arizona, ait envie de tenter sa chance. Mais ses critiques permanentes de Trump le disqualifient aux yeux des Républicains. Au mieux, peut-il lancer quelques sondes pour se présenter en candidat indépendant.
En somme, Trump devrait être seul en scène du côté GOP.
Chez les Démocrates, le jeu est ouvert
Du côté Démocrate, les candidats potentiels, déclarés ou non, sont nombreux. A ce stade, il est beaucoup trop tôt pour prédire celui ou celle qui gagnera les primaires. Certains, qui souhaitent mettre un terme à la présidence Trump dès 2020, s’inquiètent qu’aucun Démocrate ne soit pour le moment “sorti du lot”. Ils craignent qu’il ne soit déjà trop tard. Qu’ils se rassurent ! Les Américains peuvent s’enticher un candidat très rapidement.
Le parti Démocrate sera rapidement face à un dilemme : faut-il privilégier un candidat modéré afin de plaire à un électorat centriste et tenter de convaincre une partie de ceux qui ont voté Trump plutôt par défaut et en opposition à Hillary Clinton ? Ou au contraire, choisiront-ils un candidat très engagé, situé à gauche (sur l’échelle relative de la politique américaine), avec pour objectif de reconquérir l’électorat ouvrier dans certains Etats industriels qui ont donné la préférence à Trump, au risque d’effrayer une frange plus classique, généralement issue des classes moyennes ou même supérieures ?
Les deux types de profil ont leurs avantages et inconvénients. Mais je parierai plutôt sur un ou une candidat(e) positionné(e) à gauche. Car si les Démocrates veulent revenir à la Maison-Blanche, cela passe a priori par une victoire dans le Midwest industriel. Selon les règles électorales américaines, ce qui compte, ce n’est pas le total des voix exprimées au niveau du pays. Ce sont les Etats clé qui font basculer un scrutin, les fameux swing States.
Revue des “effectifs”…
Les candidats progressistes (liberal au sens américain)
Le candidat le plus naturel dans ce camp est Bernie Sanders. Celui qui a su remporter de nombreuses primaires contre Clinton en 2016, a réveillé la frange la plus à gauche du Parti Démocrate et a montré la voie à une nouvelle génération. Le Sénateur du Vermont, qui se dit ouvertement “socialiste” (très rare aux Etats-Unis), demeure populaire chez les cols bleus. Partisan d’un système de santé universelle et d’un salaire minimum, opposé au libre-échange, il risque toutefois de faire peur à de nombreux électeurs.

(Bernie Sanders)
Sur un créneau assez proche, Elizabeth Warren apparaît également comme une candidate crédible. La Sénatrice du Massachusetts, surnommée “Pocahontas” par Trump après qu’elle ait redevendiqué (assez maladroitement) ses origines amérindiennes, est une oratrice passionnée, capable de mobiliser elle aussi l’aile gauche du parti Démocrate. Sanders et Warren ont toutefois deux désavantages. D’abord leur âge. En janvier 2021, au moment de l’inauguration speech, Sanders aura 79 ans. Warren aura elle 71 ans (pour mémoire, Trump aura 74 ans…). Autre désavantage : les deux sont originaires d’Etat qui votent traditionnement Démocrate (et le Vermont a un poids politique très faible).

(Elizabeth Warren)
Quatre autres candidats potentiels avec des positionnements proches, quoique un peu moins “à gauche” doivent également être mentionnés. Sherrod Brown, Sénateur de l’Ohio, est à mon avis le plus crédible sur le créneau politique des “cols bleus”. Agé de 66 ans, Brown n’est plus tout jeune mais il vient à nouveau d’être réélu. Avec sa voix rocailleuse et son discours axé sur les plus modestes, originaire d’un Etat politiquement important qui peut être reconquis par son parti, Brown est à même de séduire les ouvriers du Midwest.

(Sherrod Brown)
Amy Klobuchar a également un profil intéressant pour les Démocrates. Très appréciée au sein de son parti, elle vient d’être facilement réélue Sénatrice du Minnesota. Klobuchar, avocate de 58 ans, oratrice efficace, vient d’un Etat d’importance électorale moyenne mais généralement considéré comme un swing State.

(Amy Klobuchar)
Autre femme engagée, Kamala Harris. La Sénatrice de Californie, ancienne procureure de son Etat, âgée de 54 ans, a déjà déclaré à plusieurs reprises qu’elle n’écartait pas de se présenter à l’élection présidentielle. Née d’un père jamaïcain et d’une mère indienne (originaire du Tamil Nadu), Harris est l’une des voix les plus véhémentes au niveau national à l’égard de Trump. Ses dépenses publicitaires sur Facebook, sa présence pendant la campagne des Midterms aux côtés de candidats Démocrates dans plusieurs Etats et l’écriture d’un livre de mémoires, sont autant de signes d’une candidature à venir. Le fait d’être issue du plus puissant Etat est à la fois un avantage et un inconvénient. Avantage parce qu’elle peut compter sur des dons potentiellement très importants. Inconvénient parce que n’importe quel candidat Démocrate remportera la Californie. L’enjeu électoral est donc faible.

Kamala Harris
Il faut enfin citer le “phénomène” Beto O’Rourke. Malgré sa défaite à l’élection sénatoriale du 6 novembre dernier au Texas contre le très conservateur Ted Cruz, O’Rourke aura marqué cette élection par son charisme, son style de campagne, sa façon de s’opposer à Trump sans chercher à polémiquer et son record de levée de fonds (plus de 70 millions de dollars). Certes, l’ancien représentant d’El Paso a perdu (de peu) et n’a plus de fonctions politiques majeures. Mais il a de nombreux atouts : son nom est désormais connu nationalement ; l’enthousiasme qu’il a suscité pendant cette campagne est comparable à celui d’Obama en 2008 ; il peut utiliser les fonds considérables qu’il n’a pas utilisés. Et surtout, il est originaire du deuxième Etat américain le plus puissant. Si O’Rourke se lançait dans la campagne de 2020 et devenait le candidat démocrate, il serait en position favorable pour entrer à la Maison Blanche. Car non seulement la Californie, le New York et l’Illinois voteraient pour lui, mais même le Texas, le plus chauvin de tous, choisirait sans doute l’enfant du pays. Sur le plan idéologique, O’Rourke affichait originellement des idées plutôt à gauche sur l’échiquier politique américain (sauf sur le libre-échange), mais il a su montrer un autre visage pendant sa campagne. Celui d’un élu pragmatique à la recherche du compromis et de solutions concrètes. Encore inexpérimenté politiquement et âgé seulement de 46 ans, O’Rourke a cependant du temps devant lui, et même avec ses 48% dans un Etat probablement ingagnable pour un Démocrate, il va devoir trouver les moyens de créer une nouvelle dynamique. A voir s’il en a envie.

(Beto O’Rourke)
Les candidats “modérés”
Joe Biden est pour l’instant nettement en tête parmi tous les profils testés chez les Démocrates dans les premiers sondages réalisés. L’ancien vice-président de Barack Obama est une personnalité connue de tous les Américains et respectée. Sa vie, marquée par les drames familiaux (il perd sa première épouse et sa fille Naomi Christina dans un accident de voiture en 1972, puis, plus récemment, en 2015, son fils, Beau Biden, emporté par un cancer du cerveau), suscite une grande affection chez nombre de ses compatriotes. Très expérimenté, populaire y compris dans l’électorat ouvrier, considéré comme un centriste mais ne retenant pas ses coups contre Trump (qu’il a invité publiquement à venir se battre !), Biden a toutefois une réputation de gaffeur. Tout au long de sa carrière politique, il est à plusieurs reprises “sorti de la route” en tenant des propos déplacés. Biden a surtout un “problème d’âge” puisqu’il aura 78 ans en novembre 2020. Son humanité et son bagout suffiront-ils à faire oublier le fait qu’il a été élu sénateur pour la première fois en 1972 ?

(Joe Biden)
La Sénatrice de New York, Kirsten Gillibrand, est une autre candidate potentielle crédible. Cette avocate de 51 ans, qui a succédé à Hillary Clinton lorsque celle-ci est devenue Secrétaire d’Etat dans l’administration Obama, est souvent comparée à l’ancienne adversaire de Trump. Elle apparaît toutefois comme plus conservatrice, par exemple sur le port d’armes ou sur le mariage homosexuel. Plus récemment, elle a défendu des thèses plus progressistes, se faisant accuser d’opportunisme politique. Gillibrand, que j’ai rencontrée il y a quelques années, m’a paru être une femme de convictions, solide mais peut-être un peu trop “classique” pour certains Démocrates, davantage attirés par des profils en rupture. D’autre part, comme Harris pour la Californie, elle est issue d’un Etat d’ores et déjà acquis aux Démocrates. Le fait qu’elle soit issue du New York peut même s’avérer contre-productif dans des Etats ruraux ou industriels.

(Kirsten Gillibrand)
Cory Booker, Sénateur du New Jersey, âgé de 49 ans, lui a un atout original : proche des géants de la Silicon Valley, il est considéré comme l’un des politiciens les plus en pointe sur les réseaux sociaux et sur les nouvelles technologies. Premier sénateur de son Etat d’origine afro-américaine, c’est un orateur énergique, avec un positionnement politique social-libéral (fiscally conservative, socially progressive). Comme Gillibrand, il est toutefois l’élu d’un Etat acquis aux Démocrates.
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(Cory Booker)
Le nom de John Hickenlooper est souvent évoqué pour les primaires Démocrates de 2020. L’ancien maire de Denver (l’une des villes américaines les plus attractives) et gouverneur du Colorado, est une sorte d’antidote à Trump selon Time Magazine. Ancien géologue et homme d’affaires (dans le secteur des brasseries), âgé de 66 ans, Hickenlooper est un modéré à la recherche du compromis. Il fut ainsi capable de travailler avec les Républicains dans son Etat pour faire évoluer la législation sur le contrôle des armes ou sur la légalisation du cannabis, sujet sur lequel le Colorado est en avance sur le reste des Etats-Unis. Le Colorado étant en outre perçu comme un swing State, sa candidature aurait du sens. Hickenlooper a d’ailleurs annoncé qu’il étudiait en ce moment la faisabilité d’une campagne.

(John Hickenlooper)
Autre homme d’affaires passé en politique, Michael Bloomberg. L’ancien maire de New York, qui fut élu en 2001 juste après les Etats du 11 septembre sous l’étiquette… Républicaine, est un soutien actif des Démocrates. Ce social-libéral très “new-yorkais” (aux idées sociétales progressistes) peut évidemment compter sur son immense fortune (11e mondiale) et revendiquer un bilan positif en tant que maire de la plus grande ville américaine. Comme pour Gillibrand, être originaire de New York et le fait d’être vu comme appartenant à une élite urbaine peuvent toutefois s’avérer contre-productif. Par ailleurs, son âge (76 ans) pourrait être perçu comme un désavantage.

Michael Bloomberg
D’autres noms circulent également parmi les Démocrates comme Andrew Cuomo (60 ans, gouverneur de l’Etat de New York), Gary Newsom (51 ans, le nouveau gouverneur de Californie) ou Julian Castro (44 ans, ancien maire de San Antonio et secrétaire au Logement dans l’administration Obama). Mais il est trop tôt pour savoir si ces derniers ont envie d’y aller ou s’ils ont une chance sérieuse.
Dernière remarque : cette liste n’est pas exhaustive. Car d’ici l’été prochain, lorsque les candidats vont commencer à aller repérer le terrain en Iowa, dans le New Hampshire et en Caroline du Sud, les trois premiers Etats à s’exprimer pendant les primaires, d’autres candidatures pourraient voir le jour. Le charme de la nouveauté, spécificité de la politique américaine.
A suivre…
AKM, le 17 novembre 2018







